LA VENUS D'ARLES

 

      La Vénus d'Arles a été découverte le 6 juin 1651 en creusant une citerne dans la maison de l'abbé Lebrun, près du collège récemment aménagé à l'emplacement de l'ancienne église Saint Georges. C'est d'abord la tête qui est trouvée, ce qui incite les consuls d'Arles à faire excaver à l'entour. Ils sont récompensés puisque le corps et les pieds apparaissent ensuite dans la fouille. Mais "on ne trouva point les bras qui lui manquent et qui lui donnerait la dernière beauté". Bien que d'autres fouilles soient entreprises (en 1679, en 1684 par Lanfant, commissaire des troupes du roi en Provence) dans le collège devenu couvent de la Miséricorde en 1664, pour retrouver les bras perdus, le problème est plutôt de savoir quel nom donner à cette belle darne de marbre. L'érudit d'Arles, au milieu du siècle, c'est François Rebattu (fig. 1) : la tradition faisant du lieu de la découverte un temple de Diane, Rebattu fait de la dame sans bras une Diane (fig. 2). Deux colonnes encore debout dans la cour du collège semblent en effet prouver qu'il s'agit d'un temple.
Frontispice de La Diane et le Jupiter d’Arles, <br>de Fr. Rebattu (1656)
fig.1 : Frontispice de La Diane et le Jupiter d’Arles,
de Fr. Rebattu (1656).

      La statue est immédiatement portée à l'hôtel de ville, puis offerte au roi, et transportée à Versailles en mai 1684 par les soins du sculpteur Jean Dedieu. Cadet de Grille qui l'a accompagné d'Arles à Paris est récompensé d'une médaille en or. Les bras n'ayant pas été retrouvés, le roi charge son premier sculpteur, François Girardon, de doter la dame de bras.

La "Diane" de Fr. Rebattu (1656).
fig.2 : La "Diane" de Fr. Rebattu (1656).
La "Vénus" de CI. Fr. Terrin (La Vénus et l'obélisques dArles, 1680)
fig. 3 : La "Vénus" de CI. Fr. Terrin (La Vénus et l'obélisques dArles, 1680).

      Tout est bien. Mais s'agit il vraiment d'une Diane ? De 1680 à 1687, un débat va faire rage. A Rebattu, Claude Terrin, conseiller du roi comme lui, répond en 1680 qu'il s'agit d'une Vénus (fig. 3), à Terrin le père jésuite Albert d'Augières (fig. 4) répond en 1684 qu'il s'agit bien d'une Diane. En 1687, J. Seguin note philosophiquement: "Chacun a soutenu son opinion avec assez de chaleur. [ ... ] Les hommes se font un plaisir à se contredire, [mais] c'est par là qu'on a fait tant de progrès dans les sciences" (fig. 5).


Frontispice des Réflexions sur les sentîmens <br>de Callisthène touchant la Diane d'Arles (l 684).
fig. 4 : Frontispice des Réflexions sur les sentîmens
de Callisthène touchant la Diane d'Arles (l 684).
Frontispice des Antiquités d'Arles de J. Séguin (1687).
fig. 5 : Frontispice des Antiquités d'Arles de J. Séguin (1687).

      Le sujet du débat, c'est donc la dame et ses attributs, ou plutôt l'absence d'attributs : une Diane sans flèches, sans carquois, sans arc ! Augières prétend qu'ils ne sont pas indispensables pour une statue provenant d'un temple. L'argument est faible. Mais puisqu'il ne peut pas prouver qu'il s'agit de Diane notre jésuite veut au moins démontrer qu'il ne s'agit pas de Vénus. "Cette figure n'a pas la nudité pour représenter la mère des Amours et cette déesse est peinte d'ordinaire dans une nudité entière. La Vénus de Cnide et celle de Médicis respirent l'impudence et l'effronterie par la nudité entière de leur corps". Le problème du corps sera au centre du débat.

      Pour Terrin, Diane portait une "robe serrée sur le sein" alors que la statue d'Arles a le bas du corps couvert d'une draperie lâche. Seguin remarque que c'est sur l'argument du corps que le débat a été tranché: "La Vénus d'Arles. C'est ainsi que cette question a été décidée à Paris, à la gloire de Monsieur Terrin, où l'on a eu beaucoup d'égard aux grosses hanches qui paraissent en cette statue et qui ne sauraient convenir à l'agilité que doit avoir la déesse des forêts et des montagnes". Entre savants et ecclésiastiques, le débat ne manque pas de sel.


Plan du théâtre dArles par J. Peytret (1687)
fig. 6 : Plan du théâtre dArles par J. Peytret (1687).
      Outre l'attribution en fonction des caractéristiques mêmes de la sculpture, Terrin a un autre argument. Ce qu'on croyait être les restes d'un temple de Diane était en fait ceux d'un théâtre. Dès 1680, l'architecte Jacques Peytret "a découvert par les ruines qui nous restent de cette antiquité, et par les voûtes en pente de cet enclos qui tournent en demi cercle, et qui apparemment soutenaient des degrés, que c'était un théâtre et non pas un temple" (fig. 6). En 1684, l'érudit et l'architecte publient les résultats de leurs investigations dans le Journal des Savants, avec un plan intéressant restitué par Peytret. Terrin peut tenir le raisonnement suivant : puisqu'il s'agit d'un théâtre, la statue ne peut être que celle d'une Vénus, Tite Live rapportant que les théâtres étaient dédiés à cette déesse et Tertullien que celui ce Pompée à Rome l'était à Vénus ce que les recherches récentes ont confirmé. Les dégagements du début du XIX siècle ont par ailleurs prouvé qu'il s'agissait bien d'un théâtre, malgré le scepticisme gratuit exprimé par Augières en 1684 encore.

La Vénus d'Arles orne aujourd'hui le Musée du Louvre

BIBLIOGRAPHIE

  • Augières, (Alb. d'), Réflexions sur les sentiments de Callisthène touchant la Diane d’Arles, Paris, 1684.  
  • Rebattu (François de), La Diane et le Jupiter d’Arles se donnant à cognoistre aux esprits curieux, Arles, 1656.
  • Rebattu (François de), Description de la Diane d’Arles, 1659.
  • Séguin (Joseph), Les antiquités d’Arles traitées en manière d'entretiens et d'itinéraires où sont décrites plusieurs nouvelles découvertes qui n'ont pas encore vu le jour, Arles, 1687.
  • Terrin (Claude François), La Vénus et l'obélisques d’Arles, Arles, 1680 et 1697.